MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome V - Livre 18 - Chapitre 12)
De Calvinisme.
Pendant que ces travaux s'achevaient à Cologne et à Worms, d'autres s'accomplissaient à Cambridge et à Oxford. Sur les bords du Rhin, on préparait la semence; en Angleterre, on traçait les sillons destinés à la recevoir. L'Évangile produisait à Cambridge une grande agitation. Bilney, que l'on peut appeler le père de la Réformation en Angleterre, puisque, converti le premier par le Nouveau Testament, il avait amené à la connaissance de Dieu l'énergique Latimer et tant d'autres témoins de la vérité, Bilney ne se mettait pas alors en avant comme plusieurs de ceux qui l'avaient écouté; sa vocation était la prière. Modeste devant les hommes, il était plein de hardiesse devant Dieu, et jour et nuit il lui demandait des âmes. Mais tandis qu'il était à genoux dans son cabinet, d'autres étaient à l'œuvre dans le monde. Parmi eux on remarquait Stafford. « Paul est ressuscité des morts ! » disaient plusieurs en l'entendant. En effet, Stafford exposait avec tant de vie le vrai sens des paroles de l'Apôtre et des quatre évangélistes, que ces saints hommes, dont les figures avaient été si long- temps voilées sous les épaisses traditions de l'école, reparaissaient aux yeux de la jeunesse universitaire tels que les temps apostoliques les avaient vus. Ce n'était pas seulement leur personne (c'eût été peu de chose) c'était aussi leur doctrine que Stafford rendait à ses auditeurs. Tandis que les scolastiques de Cambridge enseignaient à leurs élèves une réconciliation qui n'était pas encore opérée, et leur disaient que le pardon devait être acheté au prix des œuvres prescrites par l'Église, Stafford déclarait que la rédemption était accomplie, que la satisfaction offerte par Jésus-Christ était parfaite; et il ajoutait que la papauté ayant ressuscité le règne de la loi, Dieu, par la Réformation, ressuscitait maintenant le règne de la grâce. Les étudiants de Cambridge, ravis des enseignements de leur maître, les saluaient de leurs acclamations, et se livrant un peu trop à leur enthousiasme, ils se disaient en sortant du collège : a Lequel doit le plus de reconnaissance à l'autre ? « Stafford à Paul, qui lui a laissé ses saintes épîtres ? ou « Paul à Stafford, qui fait revivre cet apôtre et ses saintes « doctrines, que le moyen âge avait obscurcies? »
Au-dessus de Bilney et de Stafford, s'élevait Latimer, qui, par la vertu du Saint-Esprit, faisait passer dans les cœurs les savantes leçons du maître. Instruit de l'œuvre que préparait Tyndale, il insistait du haut des chaires de Cambridge pour que la Bible fût lue eh langue vulgaire '. « L'auteur de la sainte Écriture, disait-il, est le Puissant, « l'Éternel... Dieu lui-même... et cette Écriture participe a à la puissance et à l'éternité de son auteur. Il n'y a ni roi, « ni empereur, qui ne soit obligé de lui obéir. Gardons- « nous de ces sentiers détournés des traditions humaines, « tout pleins de pierres, de ronces, de troncs déracinés.
« Suivons le droit chemin de la Parole. Ce n'est pas ce que a les Pères ont fait qui nous importé, mais ce qu'ils au- « raient dû Faire. »
Une Foule nombreuse assistait aux prédications de Latimer, et son auditoire était suspendu à ses lèvres. Oh y remarquait un enfant du comté de Norfolk, dont l'intelligence et la piété illuminaient les traits. Ce pauvre écolier, âgé de seize ans, avait reçu avec avidité là vérité annoncée par l'ancien porte-croix. Il ne manquait pas Une de ses prédications; une feuille de papier sur les genoux, un crayon à la main, il écrivait une partie du discours du prédicateur, et en confiait le reste à sa mémoire, Il s'appelait Thomas Becon, et fut plus tard chapelain de Cranmer, archevêque de Cantorbéry. « Si je possède là connaissance de Dieu, « disait-il, c'est, après Dieu, à Latimer que j'en suis redevable. »
Latimer, au reste, avait des auditeurs dé plusieurs sortes. À côté de ceux qui faisaient éclater leur enthousiasme, on remarquait des hommes bouffis de colère, enflés d'orgueil, étouffant d'envie, « comme la grenouille d'Ésope, » dit Becon; c'étaient des partisans du catholicisme traditionnel, que la curiosité avait attirés, ou que leurs amis évangéliques avaient entraînés à l'église. Mais à mesure que Latimer parlait, on voyait s'opérer une merveilleuse transformation; peu à peu ces traits irrites se détendaient, ces regards farouches s'adoucissaient; et quand, de retour chez eux, on demandait à ces amis dès prêtres ce qu'ils pensaient du prédicateur hérétique, ils répondaient dans l'exagération de leur surprise et de leur ravissement :
« Nunguam locutus est homo sicut hic homo » (Jean 7:46)
En descendant de la chaire, Latimer courait pratiquer ce qu'il avait enseigné, il se rendait dans les petites chambres des pauvres écoliers, dans les sombres réduits du peuple; « il arrosait par ses bonnes œuvres ce que ses saintes « paroles avaient planté , » dit l'étudiant qui recueillait ses discours. Les disciples s'entretenaient ensemble avec allégresse et simplicité de cœur; on sentait partout le souffle d'une nouvelle Vie; il n'y avait pas encore de Réformes au dehors, et pourtant l'Église de l'Évangile et de la Réformation était déjà là ; aussi le souvenir de ces jours heureux fit-il répété longtemps cet adage :
« Quand maître Stafford enseignait,
« Quand maître Latimer prêchait,
« Dieu Cambridge alors bénissait ».
Les prêtres ne pouvaient demeurer dans l'inaction. Ils entendaient parler de grâce, de liberté, et ils ne voulaient ni l'une ni l'autre. Si la grâce est tolérée, n'enlèvera-t-elle pas des mains du clergé la manipulation du salut, les indulgences, les pénitences, et toutes les rubriques du droit canon? Si la liberté est concédée, la hiérarchie avec tous ses degrés, ses pompes, ses violences, ses bûchers, ne sera-t-elle pas ébranlée? Rome ne veut guère d'autre liberté que celle du libre arbitre, qui, exaltant les forces naturelles de l'homme déchu, tarit pour l'humanité les sources de la vie divine, dessèche le christianisme et change cette religion céleste en une morale humaine et des observances légales.
Les partisans de la papauté rassemblèrent donc leurs forces pour s'opposer à l'Évangile. « Satan, qui ne dort jamais, dit le simple chroniqueur, appela ses esprits « familiers et les lança contre les réformateurs. » On tenait des conciliabules dans les couvents, mais surtout dans celui des Cordeliers. On y convoquait le ban et l'arrière-ban. Œil pour œil et dent pour dent, disait-on. Latimer exalte dans ses sermons les bienfaits de la sainte Écriture; il faut faire aussi un sermon pour en montrer les dangers. Mais où trouver un orateur qui puisse lui tenir tête? Ceci embarrassait fort le conciliabule. Il y avait parmi les cordeliers un moine hautain, mais adroit, habile à réussir dans les petites choses, et plein à la fois d'ignorance et d'orgueil ; c'était le prieur Buckingham. Nul n'avait montré plus de haine pour les chrétiens évangéliques, et nul, en effet, n'était plus étranger à l'Évangile. Ce fut lui que l'on chargea d'exposer les dangers de la Parole de Dieu. Le Nouveau Testament lui était fort peu familier; il l'ouvre pourtant, et prend çà et là quelques passages qui lui paraissent en faveur de sa thèse ; puis, couvert de ses plus beaux ornements, la tête haute, le pas solennel, assuré de son triomphe, il monte en chaire, il combat l’hérétique, et d'une voix enflée tonne contre la lecture de la Bible ; elle est, à ses yeux, la source de toutes les hérésies et de tous les malheurs. « Si la lecture de ce livre prévaut, s'écrie-l-il, c'en « est fait, parmi nous, de tout ce qui est nécessaire à la « vie. Le laboureur, lisant dans l'Evangile que celui qui a mis la main à la charrue ne doit pas regarder en arrière, « abandonnera, découragé, ses instruments aratoires... Le « boulanger, lisant qu'un peu de levain corrompt toute la « pâte, ne nous pétrira plus qu'un pain insipide, et les « simples du peuple entendant l'ordre que la Bible nous « donne d'arracher l'œil droit et de le jeter loin de nous, y l'Angleterre, après quelques années, ne contiendra plus, « ô spectacle affreux ! qu'une nation de borgnes et d'aveugles, qui mendieront tristement leur pain... »
Ce discours émut la partie de l'auditoire à laquelle il était destiné. «Voilà l'hérétique réduit au silence ! » disaient les moines et les sacristains; mais les gens sensés souriaient, et Latimer était charmé qu'il lui eût donné un tel adversaire. Vif, porté à l'ironie, il résolut de fustiger les pauvretés de l'emphatique prieur. Il y a telles sottises, pensait-il, que l'on ne peut réfuter qu'en montrant leur ridicule. Le grave Tertullien ne parle-t-il pas lui-même de choses dont il faut simplement se moquer, de peur de leur donner du poids par une réfutation sérieuse? « Dimanche « prochain, dit Latimer, je répondrai.»
L'église était comble quand Buckingham, le capuchon de saint François sur les épaules, et l'air tout glorieux, s'assit solennellement en face du prédicateur. Latimer récapitula d'abord les arguments les moins faibles de son adversaire ; puis les reprenant un à un, il les tourna, les retourna et en montra toute la sottise avec tant d'esprit, qu'il ensevelit le pauvre prieur sous sa propre bêtise. Alors se tournant vers le peuple qui l'écoutait : « Voilà, s'écria-t-il avec chaleur, voilà le cas que font de votre intelligence vos habiles conducteurs. On vous regarde comme « des enfants qu'il faut tenir à jamais sous tutelle. Non! « L'heure de votre majorité a sonné; sondez courageuse- « ment les Écritures, et vous apercevrez sans peine l'ab- « surdité des enseignements de vos docteurs. » Puis Latimer voulant, comme dit Salomon, répondre au fou selon sa folie, il ajouta : « Quant aux comparaisons tirées de la « charrue, du levain, de l'œil, dont le révérend prieur a « fait un si singulier usage, est-il nécessaire de justifier « ces passages de l'Écriture? Faut-il vous dire de quelle charrue, de quel levain, de quel œil, il s'agit ? Ce qui « distingue l'enseignement du Seigneur, n'est-ce pas ces « expressions qui, sous une figure populaire, cachent un sens spirituel et profond ? Ne sait-on pas que dans toutes « les langues et dans tous les discours, ce n'est pas à « l'image qu'il faut s'attacher, mais à la chose que l'image a représente?... Par exemple,» poursuivit-il, — et en disant ces mots Latimer jette un regard perçant sur le prieur, ce si « nous voyons dans un tableau un renard, revêtu du capuchon d'un moine et prêchant à une nombreuse assemblée, chacun ne comprendra-t-il pas que le peintre a « voulu représenter ainsi, non pas un renard, mais la ruse « et l'hypocrisie, qui parfois se déguisent sous l'habit monacal? » A ces mots, le pauvre prieur, sur qui se portaient les regards de toute l'assemblée, se leva, sortit précipitamment de l'église, et courut dans son monastère, cacher au milieu de ses frères sa colère et sa confusion. Les moines et leurs créatures poussaient les hauts cris contre Latimer. Il était, disait-on, impardonnable d'avoir ainsi manqué de respect au capuchon de saint François. Mais ses amis répondaient : «Ne donne-t-on pas le fouet « à un enfant? et celui qui traite l'Écriture comme un enfant même ne le ferait pas, ne mérite-t-il pas qu'on le fustige ? »
Le parti romain ne se tint pas pour battu. Les chefs des collèges et les prêtres avaient de fréquentes conférences. On invita les professeurs à surveiller attentivement leurs élèves et à les ramener aux enseignements de l'Église par les flatteries et par les menaces. «Nous mettons notre « lance en arrêt, disait-on aux étudiants ; si vous devenez « évangéliques, C'en est fait dé Votre avancement. » Mais cette généreuse jeunesse aimait mieux être pauvre avec Jésus-Christ que riche avec les prêtres. Stafford continuait à enseigner, Latimer à prêcher, Bilney à visiter les pauvres; la doctrine de Christ se cessait de se répandre et lés âmes de se convertir.
Il ne restait donc plus aux scolastiques que l'arme favorite de Rome, la persécution. «Notre opération n'a pas réussi, dirent-ils; Buckingham n'est qu'un sot. Le meilleur moyen de répondre à ces évangéliques, c'est de les empêcher de parler.» Le docteur West, évêque d'Ély, était ordinaire de Cambridge; on réclama son intervention, et il chargea l'un des docteurs de l'avertir, la première fois que Latimer prêcherait ; « mais, ajouta-t-il, « n'en dites mot à personne; je veux arriver sans être attendu ! »
Un jour donc que Latimer prêchait eh latin ad derum, l'évêque entra tout à coup dans l'église de l'université, accompagné d'un cortège de prêtres. Latimer s'arrêta, attendant respectueusement que West et sa suite eussent pris place. « Un nouvel auditoire, dit-il alors, et surtout a un auditoire digne d'un plus grand honneur, demande « un nouveau thème; laissant donc le sujet que je m'étais « proposé, j'en prendrai un qui a rapport à la charge « épiscopale, et je prêcherai sur Ces paroles : Christus « existent Pontifex futurorum bonorum. » (Hébr. IX, .) Alors Latimer, dépeignant Jésus-Christ, le présenta comme le modèle des pontifes. Il n'y avait pas une des vertus signalées dans le divin Évêque qui se correspondît à quelque défaut des évêques romains. L'esprit mordant de Latimer pouvait se donner carrière à leurs dépens; mais il y avait tant de sérieux dans ses saillies, et un christianisme si vivant dans ses peintures, que chacun devait y reconnaître le cri d'une conscience Chrétienne plutôt que les sarcasmes d'un Caractère malin. Jamais évêque n'avait été remontré par l'un de ses prêtres aussi bien que celui-là. « Hélas! disaient plusieurs, ce n'est pas de cette « race que sont nos évêques; c'est de celle d'Anne et de « Caïphe. » West n'était pas plus à son aise que naguère Buckingham. Il cacha pourtant sa colère, et s'adressant après le sermon, d'un ton gracieux, à Latimer : « Vous « avez un beau talent, lui dit-il, et si vous faisiez une « chose, je serais prêt à vous baiser les pieds... » Quelle humilité pour un évêque!... «Prêchez dans cette même « église, continua West, un sermon... contre Martin Luther, c'est le meilleur moyen d'arrêter l'hérésie. » Latimer comprit l'intention du prélat et répondit avec calme : « Si « Luther enseigne la Parole de Dieu, je ne puis le combattre. Mais s'il enseigne le contraire, je suis prêt à l'attaquer... — Bien, bien, Monsieur Latimer..., s'écria « l'évêque, vous sentez quelque peu le fagot... Un jour « ou l'autre, vous vous repentirez de cette marchandise-là...»
West ayant quitté Cambridge, fort irrité contre ce clerc rebelle, se hâta de convoquer son chapitre et interdit Latimer toute prédication, soit dans l'université, soit dans tout le diocèse. « Ceux qui veulent vivre dans la «piété, seront persécutés,» avait dit Paul, et Latimer en taisait l'épreuve. Ce n'était pas assez que le nom d'hérétique lui fût donné par les prêtres et leurs amis et que les passants l'insultassent dans les rues;... l'œuvre de Dieu était brutalement arrêtée. «Voilà donc, disait-il avec un sourire amer, à quoi sert maintenant l'office épiscopal... à empêcher la prédication de Jésus-Christ!....» Plus tard, avec cette mordante ironie qui le caractérise, il esquissa le portrait d'un certain évêque dont Luther aussi parlait souvent. « Savez-vous, dit Latimer, quel est le plus « zélé de tous les prélats de l'Angleterre?... Je vous vois «tout oreilles... Eh bien! je vous le dirai... C'est le « diable. Cet évêque-là, je vous l'assure, n'est jamais absent « de son diocèse, et à quelque heure que vous vous approchiez, vous le trouvez à l'œuvre. Partout où il réside,— « à bas les Bibles et vivent les chapelets ! A bas la lumière de l'Évangile et vive la lumière des cierges, fût-ce même en plein midi ! A bas la croix de Jésus-Christ, qui « ôte les péchés du monde, et vive le purgatoire qui vide « les poches des dévots ! A bas les vêlements donnés aux « pauvres et aux impotents, et vivent les ornements pro- « digues à des morceaux de bois et de pierre ! A bas les radiations de Dieu, c'est-à-dire sa très sainte Parole, et vivent les traditions des hommes!... Vraiment, il n'y « eut jamais en Angleterre un si puissant prédicateur. » Le réformateur ne se contentait pas de parler; il agissait. « Ni les menaces de ses adversaires, ni leurs cruelles « prisons, dit un de ses contemporains % ne purent jamais « l'empêcher de proclamer la vérité de Dieu. » Ne pouvant prêcher dans les temples, il parlait de maison en maison. Pourtant il désirait une chaire, et il l'obtint. En vain un prélat orgueilleux lui avait-il interdit la prédication; Jésus-Christ, qui est au-dessus de tous les évêques, sait, quand on ferme une porte, en ouvrir une autre. Au lieu d'un grand prédicateur, il y en eut deux dans Cambridge.
Un religieux augustin, homme lettré, Robert Barnès, du comté de Norfolk, s'étant rendu à Louvain, y avait fait de bonnes études, était devenu docteur en théologie, puis, de retour à Cambridge, il avait été nommé prieur de son monastère (1523). Il devait rapprocher dans l'université les lettres et l'Évangile, mais en penchant du côté des lettres, diminuer la force de la Parole de Dieu. Une grande foule accourait chaque jour à la maison des Augustins, pour lui entendre expliquer Térence et surtout Cicéron. Plusieurs de ceux que le simple christianisme de Bilney et de Latimer offusquait, étaient attirés par ce réformateur d'une autre espèce. Coleman, Coverdale, Field, Cambridge, Barley et beaucoup d'autres jeunes gens de l'université, se groupaient autour de Barnès, et le proclamaient « le restaurateur des lettres. »
Mais les classiques n'étaient qu'un enseignement préparatoire. Les chefs-d'œuvre de l'antiquité ayant aidé Barnès à défricher le sol, il ouvrit devant ses auditeurs les épîtres de saint Paul. Il n'en comprenait point, comme Stafford, les divines profondeurs; il n'était pas oint comme lui de l'Esprit-Saint; il ne s'entendait point avec lui sur plusieurs doctrines de l'Apôtre, sur la justification par la foi et sur la nouvelle créature; mais Barnès était un esprit éclairé, libéral, pieux même en une certaine mesure, et qui voulait, comme Staffbrd, substituer aux stériles disputes de l'école, les enseignements de l'Écriture. Bientôt ils en vinrent aux mains, et Cambridge garda longtemps le souvenir d'une dispute célèbre, où Barnès et Stafford luttèrent avec éclat, en n'employant d'autres armes que la Parole de Dieu, au grand étonnement des docteurs aveugles, et à la grande joie des hommes clairvoyants, dit un chroniqueur.
Toutefois, Barnès n'était point encore entièrement éclairé, et les amis de l'Évangile s'étonnaient qu'un homme étranger à la vérité, portât de si rudes coups à l'erreur. Bilney, que l'on retrouvait toujours quand il s'agissait d'une œuvre cachée et d'une irrésistible charité, Bilney, qui avait converti Latimer, s'imposa la tâche de convertir Barnès; et Stafford, Arthur, Thistel, de Pembroke-Halle, Fooke, de Bennet College, se mirent tous à prier pour que Dieu lui accordât son secours. L'épreuve était ardue; Barnès se trouvait dans ce juste milieu des humanistes, dans cet enivrement des lettres et de la gloire, qui rendent la conversion plus difficile. D'ailleurs, un homme tel que Bilney oserait-il bien instruire le restaurateur de l'antiquité? Mais l'humble bachelier, de faible apparence, comme jadis David, connaissait une force cachée, par laquelle le Goliath de l'université pouvait être vaincu. Il se mit à prier nuit et jour; puis à presser Barnès de manifester franchement ses convictions, sans craindre l'opprobre du monde. Après beaucoup d'entretiens et de prières, Barnès fut converti à l'Évangile de Jésus-Christ. Toutefois le prieur garda dans un caractère quelque chose d'indécis, et ne sortit qu'à moitié de cet état mitoyen par lequel il avait commencé. Il paraît avoir toujours cru, par exemple, à la vertu de la consécration sacerdotale, pour transformer le pain et le vin en corps et en sang. Il n'avait pas l'œil simple, et son esprit était souvent agité et poussé çà et là par des pensées contraires. «Hélas! disait plus a tard cette finie partagée, mes imaginations ne peuvent se compter ! »
Bavnès, ayant reconnu la vérité, déploya aussitôt un zèle qui n'était pas sans imprudence. Les hommes les moins décidés, et ceux-là même qui feront un jour quelque grande chute, sont souvent ceux qui commencent la course avec le plus d'ardeur. Barnès semblait prêt alors à tenir tête à toute l'Angleterre. Uni maintenant à Latimer par une tendre affection chrétienne, il s'indignait de voir la parole puissante de son ami perdue pour l'Église. «L'évêque, a lui dit-il, vous a interdit la chaire, mois mon monastère « n'est point soumis à la juridiction épiscopale; prêchez-y.» — Latimer monta donc dans la chaire des Augustins; et l'église ne put contenir la foule qui y accourait. A Cambridge comme à Wittemberg, la chapelle des Augustins servit aux premières luttes de l'Évangile. Ce l'ut là que Latimer prononça quelques-uns de ses plus beaux discours.
Un homme bien différent de Latimer et surtout de Barnès prenait toujours plus d'influence parmi les réformateurs de l'Angleterre; c'était Fryth. Nul n'était plus humble que lui, mais par cela même nul n'était plus fort. Moins brillant que Barnès, il était plus solide. Il aurait pu pénétrer dans ce que les sciences humaines offrent de plus difficile, mais il était attiré par les profondeurs mystérieuses de la Parole de Dieu ; les besoins de la conscience dominaient en lui ceux de^l'entendement. Ce n'était pas à des questions ardues qu'il consacrait l'énergie de son âme; il avait soif de Dieu, de sa vérité et de sa charité. Au lieu de répandre ses opinions particulières et de former des divisions, il ne tenait qu'à la foi qui sauve, et avançait le règne de la vraie unité ; c'est la marque des grands serviteurs de Dieu. Humble devant le Seigneur, doux devant les hommes et même en apparence un peu craintif, Fryth, en face du danger, déployait un courage intrépide. « Ma « science est peu de chose, disait-il, mais le peu que j'ai, « je suis déterminé à le donner à Jésus-Christ, pour la « structure de son temple. »
Les prédications de Latimer, l'ardeur de Barnès, la fermeté de Fryth, excitaient à Cambridge un redoublement de zèle. On savait ce qui se passait en Allemagne et en Suisse ; les Anglais, toujours en avant, resteront-ils maintenant en arrière? Latimer, Bilney, Stafford, Barnès, Fryth, ne feront-ils pas ce que font ailleurs d'autres serviteurs de Dieu?
Une sourde fermentation annonçait une crise prochaine; chacun s'attendait à un changement en bien ou en mal. Les évangéliques, sûrs de la vérité et se croyant sûrs de la victoire, résolurent d'attaquer l'ennemi simultanément sur plusieurs points. Le dimanche veille de Noël de l'an 1525 fut choisi pour cette grande affaire. Tandis que Latimer s'adresserait à l'auditoire qui ne cessait de remplir la chapelle des Augustins, et que d'autres prêcheraient ailleurs, Barnès se ferait entendre dans une des églises de la ville. Mais rien ne compromet l'Évangile comme un esprit tourné vers les choses du dehors. Dieu, qui n'accorde sa bénédiction qu'à des cœurs non partagés, permit que l'assaut général, dont Barnès devait être le héros, fût marqué par une défaite. Le prieur, en montant en chaire, ne pensait qu'à Wolsey. Représentant de la papauté en Angleterre, c'était ce cardinal qui était le grand obstacle à la Réformation. Barnès prêcha sur l'épître du jour : Réjouissez-vous sans cesse au Seigneur... Mais au lieu d'annoncer Christ et la joie du chrétien, il déclama imprudemment contre le luxe,.l'orgueil, les divertissements des gens d'Église, et chacun comprit qu'il s'agissait du cardinal. Il décrivit ces magnifiques palais, ces brillants officiers, ces vêtements d'écarlate, ces perles, cet or, ces pierres précieuses et tout ce faste du prélat, si peu en rapport, dit-il, avec l'étable de Bethléhem. Deux fellows de King's College, parents de Tonstall, évêque de Londres, Robert Ridley et Walter Preston, qui se trouvaient à dessein dans l'auditoire, inscrivirent dans leurs carnets les imprudentes paroles du prieur.
A peine le sermon était-il fini que l'orage éclata. « On ne « se contente plus de répandre de monstrueuses hérésies, « s'écriait-on, on s'en prend aux puissances établies. Aujourd'hui on attaque le cardinal, demain on attaquera le « roi ! » Ridley et Preston dénoncèrent Barnès au vice- chancelier. Tout Cambridge fut en émoi. Quoi! Barnès, le prieur des Augustins, le restaurateur des lettres, accusé comme un lollard!... L'Évangile était menacé d'un danger plus redoutable qu'une prison ou qu'un bûcher. Les amis des prêtres, connaissant la faiblesse, la vanité même de Barnès, espéraient obtenir de lui un désaveu qui couvrirait de honte tout le parti évangélique. « Eh quoi, lui disaient de dangereux conseillers, la plus belle carrière vous « était ouverte, et vous vous la fermeriez?... Expliquez, de grâce, votre discours. » On l'effraye, on le flatte, et le pauvre prieur est près de se rendre à ces supplications. «Vous lirez dimanche cette déclaration,» lui dit-on. Barnès parcourt le papier qu'on lui présente, et n'y voit pas grand mal. Toutefois, il veut le communiquer à Bilney et à Stafford. « Gardez-vous bien d'une telle faiblesse ! » lui dirent ces pieux docteurs. Barnès alors retira sa promesse, et pour un temps les ennemis de l'Évangile se turent.
Ses amis redoublèrent d'énergie. La chute que l'un des leurs avait été près de faire leur inspira un nouveau zèle. Plus Barnès a montré d'indécision et de faiblesse, plus ses frères cherchent auprès de Dieu la fermeté et le courage. On assurait, d'ailleurs, qu'un puissant secours arrivait de delà les mers, et que la sainte Écriture, traduite en langue vulgaire, allait être enfin donnée au peuple. On accourait partout où la Parole était prêchée. C'était alors comme au temps des semailles, où tout est en mouvement dans les campagnes, pour préparer le sol et creuser les sillons. Sept collèges au moins étaient en pleine fermentation, Pembroke-Hall, Saint-John's College, Peterhouse, Queen's College, King's Collège, Gonvil-Hall et Bennet College. L'Évangile se prêchait aux Augustins, à Sainte-Marie, ailleurs encore, et quand les cloches retentissaient, on voyait de toutes les maisons universitaires sortir des flots d'auditeurs, dont les bandes animées traversaient les places publiques.
Il y avait à Cambridge une maison, portant renseigne du Cheval blanc, et située de manière à permettre aux membres les plus timides des collèges du Roi, de la Reine et de Saint-Jean d'y arriver par derrière, sans être aperçus; dans tous les temps il y a eu des nicodémites. C'était là que se réunissaient ceux qui voulaient lire la sainte Écriture et les écrits des réformateurs allemands. Les prêtres, regardant Wittemberg comme le foyer de la Réformation, nommèrent cette maison l ' Allemagne; il faut toujours au peuple des sobriquets. On avait d'abord parlé de sophistes ; et maintenant quand on voyait un groupe de fellows se diriger vers le Cheval blanc, on disait en riant : « Voilà les Allemands qui vont en Allemagne. — Non, nous ne « sommes pas Allemands, répondaient ceux-ci, mais nous « ne sommes pas Romains non plus. » Le Nouveau Testament grec les avait rendus chrétiens. Jamais les assemblées des évangéliques n'avaient été plus ferventes. Les uns y venaient pour communiquer la vie nouvelle qu'ils possédaient; les autres pour recevoir ce que Dieu avait donné aux plus avancés de leurs frères. Le Saint-Esprit les unissait tous, et la communion des saints créait ainsi de véritables Eglises. La Parole de Dieu était pour ces jeunes chrétiens la source de tant de lumière, qu'ils se croyaient transportés dans cette cité céleste dont parle l'Écriture, qui n'a pas besoin de soleil parce que la gloire de Dieu l'éclaire. « Toutes les fois que je me trouvais dans la compagnie de ces frères, dit un jeune étudiant du collège « de Saint-Jean, il me semblait être dans la gloire de la « nouvelle Jérusalem. »
Les mêmes choses se passaient à Oxford. Wolsey y avait successivement appelé, en 1524 et en 1525, plusieurs fellows de Cambridge, et tout en ne cherchant que les plus capables, il se trouva qu'il avait pris quelques-uns des plus pieux. Outre John Clark, c'étaient Richard Cox, John Prier, Godefrey Harman, W. Betts, Henri Sumner, W. Baily, Michaël Drumm, Th. Lawney, enfin l'excellent John Fryth. Ces chrétiens, s'unissant à Clark, à son fidèle Dalaber et aux autres évangéliques d'Oxford, avaient, comme leurs frères de Cambridge, des réunions où Dieu manifestait sa présence. Les évêques faisaient la guerre à l'Évangile; le monarque les appuyait encore de toute sa puissance; mais la Parole avait remporté la victoire ; il n'y avait plus lieu d'en douter, l'Église venait de renaître en Angleterre.
Cependant, c'était surtout parmi les jeunes savants des écoles, dans les collèges de Cambridge et d'Oxford, que le grand mouvement du seizième siècle avait alors commencé. Du jeune clergé, il devait passer dans le peuple, et pour cela le Nouveau Testament lu en latin et en grec, devait être répandu en anglais. La voix de ces jeunes évangélistes s'était, il est vrai, fait entendre à Londres et dans les comtés; mais leurs exhortations auraient été insuffisantes. si la main puissante qui dirige toutes choses n'eût fait coïncider, avec cette activité chrétienne, l'œuvre sainte pour laquelle elle avait mis Tyndale à part. Tandis que tout s'agitait en Angleterre, les flots de l'Océan amenaient, du continent aux bords de la Tamise, ces Écritures de Dieu qui, trois siècles plus tard, multipliées par milliers et par millions, et traduites dans cent cinquante langues, devaient repartir de ces mêmes rives pour tous les bouts de l'univers. Si, au quinzième siècle, et même aux premières années du seizième, le Nouveau Testament anglais avait été apporté à Londres, il ne serait tombé que dans les mains de quelques lollards. Maintenant, en tous lieux, dans les presbytères, dans les universités, dans les palais, aussi bien que dans les cabanes des laboureurs et les boutiques des artisans, on désirait ardemment posséder les saintes Écritures. L'Angleterre tendait la main pour les recevoir. Le fiât lux allait être prononcé sur le chaos de l'Église, et la lumière être séparée des ténèbres, par la Parole de Dieu.
