MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome IV - Livre 14 - Chapitre 12)
De Calvinisme.
Préparatifs de départ - L'Empereur s'y oppose - Le recez d'Augsbourg - Les protestants s'y opposent - Menaces de l'Empereur - Parole de poix - Paix et guerre - Parole de paix - Paix et guerre - Restauration du papisme à Augsbourg - Union des évangéliques - Le pape à l'Empereur - Clôture de la Diète - Armements - Attaque de Genève - Chant de victoire de Luther
Ainsi Luther donnait le signal du départ. On répondit à cet appel du réformateur, et tous s'apprêtèrent à quitter Augsbourg. Le samedi il septembre, à dix heures du soir, le duc Ernest de Lunebourg réunit dans son hôtel les députés de Nuremberg et les ministres du Landgrave, et leur annonça que l'Électeur était décidé à partir le lendemain matin, sans le dire à personne, et que lui-même l'accompagnerait. « Gardez-nous le secret, ajouta-t-il, et « sachez que si la paix ne peut être maintenue, ce sera « pour moi peu de chose que de perdre, en combattant « avec vous, tout ce que Dieu m'a donné. »
Les préparatifs de l'Électeur trahirent sa résolution. Au milieu de la nuit, le duc Henri de Brunswick arriva en toute hâte à son hôtel», le conjurant d'attendre; et vers le matin, Truchsès et le comte de Mansfeld lui annoncèrent que le lendemain, entre sept et huit heures, l'Empereur lui donnerait son congé.
Le lundi 19 septembre, l'Électeur, se proposant de quitter Augsbourg aussitôt après l'audience de Charles, déjeuna à sept heures, puis fit partir ses bagages et sa cuisine, et ordonna à tous ses officiers d'être prêts pour dix heures. Au moment où Jean sortit de son hôtel pour se rendre auprès de Charles-Quint, tous ses gens se rangèrent sur son passage, en bottes et en éperons»; mais ayant été introduit en présence de Charles, il apprit que tout ce qu'on voulait de lui, c'était la promesse d'attendre encore deux, quatre ou six jours.
Dès que l'Électeur se trouva seul avec ses alliés, il fit éclater son indignation, et se laissa même aller à quelque emportement : « Ce nouveau délai n'aboutira à rien, dit-il; « j'ai résolu de partir, quoi qu'il arrive. Il me semble qu'à la « manière dont les choses s'arrangent, j'ai maintenant tout « l'air d'un prisonnier. » Le margrave de Brandebourg le conjura de s'apaiser. « Je pars, » répondait toujours l'Électeur. A la fin, il se rendit; et ayant reparu devant Charles-Quint : «J'attendrai, lui dit-il, jusqu'à vendredi prochain; et si « alors on n'a rien fait, je partirai sans autre. »
Pendant ces quatre jours d'attente, l'anxiété fut grande parmi les protestants. La plupart d'entre eux ne doutaient pas qu'en accédant aux prières de Charles, ils ne se fussent livrés aux mains de leurs ennemis. « L'Empereur délibère « s'il doit nous pendre ou nous laisser vivre, » écrivait Brentz. De nouvelles négociations de Truchsès furent sans succès.
Il ne restait plus à l'Empereur qu'à arrêter, d'accord avec les États papistes, le recez de la diète. Ce fut ce qu'il fit; et pour que les protestants ne pussent pas se plaindre qu'on l'eût fait à leur insu, il les convoqua dans son palais le jeudi 22 septembre, veille du jour fixé pour le départ de l'Électeur, et leur fit lire son projet par le comte palatin. Ce projet, c'était l'insulte et la guerre. L'Empereur accordait à l'Électeur, aux cinq princes et aux six villes, un délai de six mois, jusqu'au l0 avril de l'an suivant, pour se mettre d'accord avec l'Église, le pape, l'Empereur, et tous les princes et monarques de la chrétienté. C'était leur annoncer clairement que, pour les combattre, on voulait bien attendre jusqu'au moment où les armées ont coutume de se mettre en campagne.
Mais il y avait plus : on accordait ce délai sous la condition expresse que les protestants se joindraient aussitôt à l'Empereur pour réduire les anabaptistes et tous ceux qui s'élevaient contre le saint sacrement, par où l'on entendait les villes zwingliennes. On voulait ainsi lier les mains aux protestants, et empêcher les deux familles de la Réformation de s'unir pendant l'hiver.
On défendait enfin aux protestants de rien innover, rien imprimer, rien vendre, qui concernât les objets de la foi, et d'attirer qui que ce fût à eux et à leur secte, attendu « que leur confession avait été solidement réfutée par les « saintes Écritures. » Ainsi on proclamait officiellement la Réforme une secte, et une secte contraire à la Parole de Dieu.
Rien n'était plus propre à offenser les amis de l'Évangile : aussi demeuraient-ils, en présence de Charles, étonnés, épouvantés, indignés. On l'avait prévu; et au moment où les princes allaient entrer chez l'Empereur, Truchsès et Wehe, leur faisant signe, leur avaient mystérieusement glissé dans la main un papier sur lequel se trouvait la promesse que si, au 15 avril, les protestants demandaient la prolongation du délai, cette demande leur serait certainement accordée. Mais Brùck ne s'y trompa pas. « Embûches! dit-il, chef-d'œuvre de fourberie! Dieu sauvera les « siens, et ne permettra pas qu'ils tombent dans le piège ! n Cette ruse ne fit, en effet, qu'exalter encore plus le courage des protestants.
Bruck, sans discuter le recez sous le point de vue politique, s'en tint à ce qui était avant tout en cause, la Parole de Dieu. « Nous maintenons, dit-il, que notre confession « est tellement basée sur la sainte Parole de Dieu, qu'il est « impossible de la réfuter. Nous la tenons pour la vérité de « Dieu même, et nous espérons subsister un jour par elle, a devant le tribunal du Seigneur. » Il annonça ensuite que les protestants avaient réfuté la réfutation des théologiens romains, et, tenant en main la fameuse apologie de la confession d'Augsbourg écrite par Melanchthon, il s'avança, et l'offrit à Charles-Quint. Le comte palatin la reçut, et l'Empereur tendait déjà la main, quand Ferdinand, lui ayant dit quelques mots à l'oreille, fit signe au comte, qui rendit aussitôt l'apologie au docteur Bruck. Cet écrit est, avec les Lieux communs, le chef-d'œuvre du réformateur. L'Empereur, embarrassé, fit dire aux protestants de se présenter le lendemain, à huit heures du matin.
Charles-Quint, voulant mettre tout en œuvre pour faire accepter son décret, commença par les prières. A peine le margrave de Brandebourg s'était-il assis pour prendre son repas du soir, que Truchsès et Wehe accoururent chez lui, et mirent en avant, mais sans succès, toutes sortes d'arguments pour le persuader.
Le lendemain vendredi, 23 septembre, les princes évangéliques et les députés des villes s'étant réunis, à cinq heures du matin, dans l'hôtel du margrave, on y lut de nouveau le recez en présence de Truchsès et de Wehe. Le chancelier Bruck leur proposa sept motifs pour le rejeter.
« Je me fais fort, dit Wehe, de traduire le recez en allemand, de manière à ce que vous puissiez l'accepter. « Quant au mot secte en particulier, c'est l'écrivain qui l'y « a placé par mégarde. » Les médiateurs sortirent en toute hâte, pour communiquer à Charles les griefs des protestants.
Charles et ses ministres abandonnèrent alors toute idée de conciliation, et n'espérèrent plus rien que de la peur. Les protestants s'étant présentés à huit heures au palais impérial, on les fit attendre une heure ; puis l'électeur de Brandebourg leur dit, au nom de Charles : « Sa Majesté ne « peut assez s'étonner de ce que vous prétendez encore « que votre doctrine est fondée sur la sainte Écriture. Si « vous disiez vrai, les ancêtres de Sa Majesté, tant de rois « et d'empereurs, et les aïeux mêmes de l'électeur de « Saxe, auraient donc été des hérétiques? Il n'y a aucun « Évangile, il n'y a aucune Écriture qui impose l'obligation « de ravir par violence le bien d'autrui, et d'ajouter ensuite « qu'en bonne conscience on ne peut le rendre. — C'est « pourquoi, » ajouta gravement Joachim, après ces paroles qu'il avait accompagnées d'un sourire ironique, « je suis « chargé de vous faire connaître que si vous refusez le recez, tous les États germaniques mettront leurs vies et « leurs biens à la disposition de l'Empereur, et Sa Majesté « elle-même emploiera toute sa puissance et tous ses royaumes à achever cette affaire, avant que de quitter l'Empire. »
« Nous n'accepterons pas, répondirent les protestants « avec fermeté. — Sa Majesté a aussi une conscience, reprit alors d'un ton plus dur l'électeur de Brandebourg ; « et si vous ne vous soumettez pas, elle s'entendra avec le « pape et les autres princes, sur les meilleurs moyens d'extirper cette secte et ces nouvelles erreurs. » Mais en vain redoublait-on de menaces, les protestants demeuraient calmes, respectueux et inébranlables. « Nos ennemis dénués de toute confiance en Dieu, disaient-ils, tremble- « raient comme un roseau en présence de l'Empereur, et ils s'imaginent que nous devons trembler de même ; mais « nous avons crié à Dieu, et il nous maintiendra fidèles à sa vérité. »
Les protestants se préparèrent alors à prendre définitivement congé de l'Empereur. Ce prince, dont la patience avait été mise à une rude épreuve s'approcha pour leur errer la main, selon l'habitude ; et, commençant par l'électeur de Saxe, il lui dit à voix basse : « Mon oncle!...
mon oncle!... je ne me serais jamais attendu à cela de « votre part. » L'Électeur était vivement ému; ses yeux se remplirent de larmes; mais, ferme et résolu, il s'inclina, et quitta Charles sans répondre. n était deux heures après midi.
Tandis que les protestants rentraient dans leurs hôtels, calmes et heureux, les princes romains rentraient dans les leurs, confus, abattus, inquiets, divisés. Ils ne doutaient pas que le congé que l'on venait de donner aux protestants ne fût regardé par eux comme une déclaration de guerre, et qu'en quittant Augsbourg ils ne courussent aux armes. Cette pensée les effrayait; aussi, à peine l'électeur de Saxe arrivait-il chez lui, qu'il vit accourir le docteur Ruhel, conseiller de l'électeur de Mayence, chargé par son maître de lui porter ce message : « Bien que l'Électeur mon frère « (Joachim de Brandebourg) ait déclaré que tous les États « de l'Empire étaient prêts à soutenir l'Empereur contre a vous, sachez que moi-même, les ministres de l'électeur a palatin et ceux de l'électeur de Trêves, nous avons aussi- « tôt déclaré à Sa Majesté ne pas adhérer à cette déclaration, vu que nous ne pensons de vous que du bien. « J'avais l'intention de le dire à l'Empereur en votre présence même; mais vous êtes sorti si précipitamment, « que je ne l'ai pu faire. »
Ainsi parlait le primat de l'Église germanique, et le choix même de son messager était significatif : le docteur Ruhel était beau-frère de Luther. Jean le chargea de remercier son maître.
Comme cet envoyé se retirait, on vit arriver un des gentilshommes du duc Henri de Brunswick, catholique zélé. D'abord éconduit à cause du départ, ce même gentilhomme revint précipitamment, à l'instant où Bruck sortait en voiture de la cour de l'hôtel, et s'approchant de la portière : « Le duc, lui dit-il, fait dire à l'Électeur qu'il s'efforcera a de mettre les choses dans une meilleure voie, et qu'il ira a cet hiver chasser un sanglier avec lui '. » Peu après, le terrible Ferdinand lui-même annonçait qu'il chercherait tous les moyens propres à prévenir un éclat. Ces manifestations des catholiques-romains effrayés montraient assez de quel côté se trouvait la véritable force.
A trois heures après midi, l'électeur de Saxe, accompagné des ducs de Lunebourg et des princes d'Anhalt, sortait des murs d'Augsbourg. « Dieu soit béni, s'écria Luther, de ce que notre cher prince est enfin hors de cet enfers ! »
En voyant ces princes intrépides échapper ainsi à sa puissance, Charles-Quint se laissa aller à une violence qui ne lui était pas ordinaire. « On veut m'enseigner une foi nouvelle, s'écria-t-il ; mais ce n'est pas par la doctrine que a nous en finirons : il faut porter la main à l'épée, et nous « verrons qui sera le plus fort. » Il y avait autour de lui un concert d'indignation. On n'en revenait pas de l'audace de Bruck, qui avait osé appeler les Romains... des hérétiques. Mais rien ne les irritait comme l'esprit de prosélytisme, qui, dans ces beaux jours, caractérisait l'Allemagne évangélique. La colère des papistes se portait surtout sur le chancelier de Lunebourg, lequel, disaient-ils, « avait envoyé en divers lieux plus de cent ministres pour y prêcher la nouvelle doctrine, et s'en était même publique- « ment vanté. »« Nos adversaires ont soif de notre sang, » s'écriaient, en entendant toutes ces plaintes, les députés de Nuremberg, qui étaient restés presque seuls à Augsbourg. Le 4 octobre, Charles-Quint écrivit au pape; car c'était de Rome que devait partir la nouvelle croisade. « Les négociations sont rompues, lui manda-t-il; nos adversaires « sont plus obstinés que jamais, et moi je suis décidé à « employer mes forces et ma personne à les combattre. « C'est pourquoi je prie Votre Sainteté de requérir le se- « cours de tous les princes chrétiens. »
L'exécution devait commencer dans Augsbourg même. Le jour qu'il s'adressait ainsi au pape, Charles, à l'honneur de saint François d'Assise dont c'était la fête, rétablissait les cordeliers dans cette ville; et un moine y disait en chaire : « Tous ceux qui prêchent que Jésus-Christ seul a « fait satisfaction pour nos péchés, et que Dieu nous a sauvés sans avoir égard à nos œuvres, sont des scélérats a achevés. Il y a, au contraire, deux chemins pour par- « venir au salut : le chemin vulgaire, savoir, l'observation « des commandements, et le chemin de la perfection, sa- « voir, l'état ecclésiastique. » A peine le sermon était-il fini, que l'on se mit à enlever les bancs placés dans l'église pour le prêche évangélique, les brisant avec violence, car ils étaient fixés par des chaînes, et les jetant les uns sur les autres. Deux moines surtout, armés de tenailles et de marteaux, levaient les bras, criaient, frappaient, se démenaient comme des énergumènes, sous les voûtes du temple. « A « cet affreux vacarme, s'écriait le peuple, on dirait une « maison que l'on met bas. » C'était, en effet, la maison de Dieu que l'on voulait commencer à abattre. Le bruit s'étant apaisé, les prêtres chantèrent la messe; puis, un Espagnol ayant voulu recommencer le bris des bancs, et un bourgeois l'en ayant empêché, l'on se lança des chaises à la tête. Un des moines, sortant du chœur, accourut, et fut bientôt entraîné dans la mêlée; enfin, arriva le lieutenant de police et ses huissiers, qui assénèrent à droite et à gauche des coups bien administrés. Ainsi commençait en Allemagne la restauration du catholicisme-romain : la brutalité populaire a souvent été l'un de ses plus puissants alliés.
Le 13 octobre, le recez fut lu à tous les États catholiques, et le même jour on conclut une ligue romaine.
Deux villes avaient signé la confession, et quatre autres y avaient adhéré ; on espérait cependant que ces impuissantes municipalités, effrayées par l'autorité impériale, se retireraient de l'union protestante. Mais le 17 octobre, au lieu de deux ou de six, seize villes impériales, parmi lesquelles se trouvaient les plus importantes de l'Allemagne, déclarèrent qu'il leur était impossible d'accorder aucun secours contre les Turcs, aussi longtemps qu'on n'aurait pas assuré la paix publique en Allemagne même.
L'Empereur et ses ministres demeurèrent confondus.
Un événement plus redoutable pour Charles "venait d'avoir lieu. L'unité de la Réformation avait prévalu. « Nous a sommes un dans les articles fondamentaux de la foi, a avaient dit les villes zwingliennes, et en particulier (mal- « gré quelques disputes de mots entre nos théologiens) « nous sommes un dans la doctrine de la communion au « corps et au sang du Seigneur. Recevez-nous. » Les députés de Saxe leur tendirent aussitôt la main. Rien n'unit les enfants de Dieu comme la rage de leurs adversaires. « Unis- « sons-nous, dirent-ils tous, pour la consolation des nôtres « et pour la terreur de nos ennemis. »
En vain Charles, qui avait à cœur de conserver la division entre les protestants, fit-il convoquer les députés des villes zwingliennes; en vain, comptant rendre ceux-ci odieux, les accusa-t-il d'avoir attaché une hostie à un mur, et d'y avoir tiré à balles; en vain les accabla-t-il de rudes menaces : tous ces efforts furent inutiles. Enfin, le parti évangélique était un.
L'alarme croissait dans le parti romain; on s'y résolut à de nouvelles concessions. « Les protestants demandent la « paix publique, disait-on; eh bien, rédigeons des articles a de paix. » Mais, le 29 octobre, les protestants refusèrent ces offres, parce que l'Empereur enjoignait la paix à tout le monde, sans s'y engager lui-même. « Un empereur a le a droit de commander la paix à ses sujets, répondit fière- « ment Charles; mais on n'a jamais ouï dire qu'il se la « commandât à soi-même. »
Il ne restait plus qu'à tirer l'épée, et Charles préparait tout pour cela. Le 25 octobre, il avait écrit aux cardinaux, à Rome : Nous vous advisons que nous n'épargnerons ni « royaumes ni seigneuries, et que nous mettrons même « notre âme et notre corps pour la consommation de chose a tant nécessaire. »
A peine cette lettre était-elle remise, que son majordome, Pedro de la Cueva, arriva lui-même en courrier à Rome. « La saison est trop avancée pour attaquer immédiatement les luthériens, dit-il au pape; mais préparez « tout pour cette entreprise. Sa Majesté croit devoir mettre « au premier rang l'accomplissement de vos desseins. » Ainsi Rome et l'Empereur étaient aussi d'accord, et des deux côtés on concentrait ses forces.
Le 11 novembre au soir, le recez fut lu aux députés protestants, et le 12 ils le rejetèrent, déclarant qu'ils ne reconnaissaient pas à l'Empereur la puissance de commander dans les choses de la foi. Immédiatement après, les députés de Hesse et de Saxe partirent ; et le 19 novembre le recez fut lu solennellement en présence de Charles-Quint, des princes et des députés qui se trouvaient encore à Augsbourg. Cet écrit était plus hostile que le projet communiqué aux protestants. On y disait, entre autres choses (ceci n'est qu'un échantillon de l'urbanité de ce document officiel), que nier le libre arbitre était l'erreur non d'un homme, mais d'une brute. « Nous prions Votre Majesté, « dit l'électeur Joachim après cette lecture, de ne pas s'éloigner, jusqu'à ce que par ses soins une seule et même « foi soit rétablie dans tout l'Empire. » L'Empereur répondit qu'il n'irait pas plus loin que ses États des Pays-Bas. On entendaitque les faits suivissent bientôt les paroles. Il était alors près de sept heures du soir ; quelques flambeaux allumés çà et là par les huissiers, et jetant une paie lumière, éclairaient seuls l'assemblée; on se sépara sans se voir, et l'on finit ainsi, comme à la dérobée, cette diète si pompeusement annoncée au monde chrétien.
Le 22 novembre, le recez fut rendu public. Deux jours après, Charles partit pour Cologne. Le dominateur des deux mondes avait vu toute sa force échouer devant quelques chrétiens; et, entré en triomphe dans la ville impériale, il s'en éloignait maintenant morne, silencieux, abattu. La plus grande des puissances de la terre s'était brisée contre la puissance de Dieu.
Mais les ministres et les officiers de Charles, excités par le pape, en déployaient d'autant plus d'énergie. Les États de l'Empire s'étaient engagés à fournir à Charles, pendant trois ans, quarante mille fantassins, huit mille cavaliers et une somme considérable ; le margrave Henri de Zenete, le comte de Nassau et d'autres seigneurs faisaient des levées nombreuses du côté du Rhin; un capitaine, parcourant la forêt Noire, appelait sous les drapeaux ses rudes habitants, et y enrôlait six compagnies de lansquenets ; le roi Ferdinand avait écrit à tous les chevaliers du Tyrol et du Wurtemberg d'endosser leurs cuirasses et de ceindre l'épée ; Joachim de Talheim rassemblait dans les Pays-Bas les bandes espagnoles, et les faisait marcher sur le Rhin; Pierre Scher sollicitait du duc de Lorraine le secours de ses armées, et un autre chef dirigeait en hâte, du côté des Alpes, l'armée espagnole de Florence. On craignait fort que les Allemands, même les catholiques-romains, ne prissent le parti de Luther; c'est pourquoi on cherchait surtout à enrôler des troupes étrangères. On ne parlait que de guerre dans Augsbourg.
Tout à coup un bruit étrange se répand. Le signal est donné, dit-on : une ville libre, située aux confins du monde germanique et du monde romain, en lutte avec son évêque, alliée des protestants, et qui passe pour réformée avant même de l'être, vient d'être subitement attaquée. C'est un courrier de Strasbourg qui apporte dans Augsbourg cette nouvelle ; elle circule dans toutes les rues avec la rapidité de l'éclair. Trois jours après la Saint-Michel, des gens de guerre, envoyés par le duc de Savoie, ont pillé les faubourgs de Genève, et menacent de s'emparer de cette cité et d'y passer tout au fil de l'épée. Chacun fut consterné de cet événement. « Ah! s'écria Charles-Quint en français, le « duc de Savoie a commencé trop tôt l'affaire ! » On disait que Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, le pape, les ducs de Lorraine et de Gueldre, et même le roi de France, faisaient marcher leurs troupes contre, Genève. C'était là que l'armée de Rome voulait prendre son point d'appui. L'avalanche se formait sur le premier revers des Alpes, d'où elle devait se jeter sur toute la Suisse, puis enfin rouler sur l'Allemagne, et y écraser sous son poids l'Évangile et la Réformation.
Jamais cette cause sacrée n'avait paru courir de si grands dangers, et jamais en réalité elle n'avait remporté un si beau triomphe. Le coup de main tenté sur ces collines, où six ans plus tard Calvin devait venir s'asseoir et planter l'étendard d'Augsbourg et de Nazareth, ayant échoué, toutes les craintes se dissipèrent, et la victoire des confesseurs de Christ, un instant voilée, brilla de nouveau de tout son éclat.
Tandis que l'empereur Charles, entouré d'un nombreux cortège de princes, s'approchait des rives du Rhin, déçu dans son espoir, les chrétiens évangéliques rentraient en triomphe dans leurs demeures. Luther fut le héraut de la victoire remportée à Augsbourg par la foi. « Quand nos « ennemis, disait-il, auraient autour d'eux, à côté d'eux, « avec eux, non-seulement ce puissant empereur romain « Charles, mais encore l'empereur des Turcs, et même son « Mahomet, ils ne m'intimideraient point et ne m'épouvanteraient point. C'est moi qui, dans la force de Dieu, « veux les épouvanter et les abattre. Ils me céderont... ils « tomberont... Et moi, je demeurerai debout et ferme. Ma « vie leur servira de bourreau, et ma mort sera leur enfer... Dieu les aveugle, il les endurcit, il les pousse vers « la mer Rouge; tous les chevaux de Pharaon, ses chariots « et ses cavaliers, ne peuvent échapper à leur inévitable « destin. Qu'ils aillent donc, et qu'ils périssent, puisqu'ils « le veulent. Quant à nous, le Seigneur est avec nous! »
Ainsi la diète d'Augsbourg, destinée à abattre la Réformation, fut ce qui l'affermit pour toujours. On a coutume de regarder la paix d'Augsbourg, en 1555, comme l'époque où la Réforme fut définitivement établie. Cette date est celle du protestantisme légal; le christianisme évangélique en a une autre : l'automne de 1530. En 1555, fut la victoire de l'épée et de la diplomatie; en 1530, fut celle de la Parole de Dieu et de la foi, et cette dernière victoire est à nos yeux la plus réelle et la plus solide. L'histoire évangélique de la Réformation en Allemagne est à peu près finie à l'époque où nous sommes parvenus, et l'histoire diplomatique du protestantisme légal commence. Quoi que l'on fasse maintenant, quoi que l'on dise, l'Église des premiers siècles a reparu, et elle a reparu assez forte pour montrer qu'elle vivra. Il y aura encore des conférences et des disputes, il y aura des ligues et des combats, il y aura même de déplorables défaites; mais tout cela n'est que mouvement secondaire : le grand mouvement est accompli; la cause de la foi est gagnée par la foi; l'effort est fait; la doctrine évangélique a pris racine dans le monde, et ni les tempêtes des hommes, ni les puissances de l'enfer, ne seront désormais capables de l'en faire disparaître.
