MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome II - Livre 8 - Chapitre 2)

De Calvinisme.

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Ulric à Wesen et à Bâle - Ulric à Berne - Le couvent des dominicains - Apparition de la Vierge - Quatre dominicains brûlés - Zwingle enseigne et étudie à Bâle - Wittembach annonce l'Evangile - Appel à Glaris

Le bon amman se réjouissait des heureuses dispositions de son fils. Il comprit qu'Ulric pourrait faire autre chose que garder ses vaches sur le mont Sentis, en chantant les ranz des bergers. Un jour il le prit par la main et se dirigea avec lui vers Wesen. Il traversa les croupes verdoyantes de l'Ammon, et descendit les rochers sauvages et hardis qui bordent le lac de Wallenstadt; arrivé au bourg, il entra chez son frère le doyen, et lui confia le jeune montagnard, afin qu'on examinât quelles étaient ses capacités 3. Ce qui le distinguait surtout, c'était une horreur naturelle du mensonge et un grand amour de la vérité. Il raconte lui-même qu'un jour., lorsqu'il commençait à réfléchir, la pensée lui vint que le mensonge devait être puni plus sévèrement que le vol même ; « car, ajoute-t-il, la véracité est la mère de « toutes les vertus. » Le doyen aima bientôt son neveu comme un fils; charmé de la vivacité de son esprit, il confia son instruction à un maître d'école, qui en peu de temps lui apprit ce qu'il savait lui-même. A dix ans, on remarquait déjà dans le jeune Ulric les signes d'un esprit élevé1. Son père et son oncle résolurent de l'envoyer à Bale.

Quand l'enfant du Tockenbourg arriva dans cette célèbre cité, avec cette droiture, cette netteté de cœur, qu'il semblait avoir puisées dans l'air pur de ces montagnes, mais qui venaient de plus haut, un monde tout nouveau s'ouvrit devant lui. L'éclat du fameux concile de Baie, l'université que Pie II avait fondée en 1460 dans cette ville, les imprimeries qui y ressuscitaient les chefs-d'œuvre de l'antiquité et qui répandaient dans le monde les premiers fruits du réveil des lettres, le séjour d'hommes distingués, des Wessel, des Wittembach, et en particulier du prince des savants, du soleil des écoles, d'Érasme, rendaient Bâle, à l'époque de la Réformation, l'un des grands foyers des lumières en Occident.

Ulric entra dans l'école de Saint-Théodore. Un homme de cœur affectueux et d'une douceur rare, à cette époque, parmi les instituteurs, Grégoire Binzli, y enseignait. Le jeune Zwingle y fit de rapides progrès. Les disputes savantes, de mode alors parmi les docteurs des universités, étaient descendues jusqu'aux jeunes garçons des écoles. Ulric y prit part; il exerça ses forces naissantes contre les enfants des autres institutions, et fut toujours vainqueur dans ces luttes par lesquelles il préludait à celles qui de valent renverser en Suisse la papauté e. Ces succès remplirent de jalousie ses rivaux plus âgés que lui. Bientôt l'école de Bâle fut dépassée par lui comme l'avait été celle de Wesen.

Un savant distingué, Lupulus, venait d'ouvrir à Berne la première école savante fondée en Suisse. Le bailli de Wild- haus et le curé de Wesen résolurent d'y envoyer leur enfant; Zwingle quitta en 1497 les riants coteaux de Bâle et se rapprocha de ces hautes Alpes où il avait passé son enfance, et dont il découvrait de Berne les cimes neigeuses dorées par l'éclat du soleil. Lupulus, poète distingué, introduisit son élève dans le sanctuaire des lettres classiques, retraite inconnue alors, dont quelques initiés seulement avaient passé le seuil2. Le jeune néophyte respirait avec ardeur ces parfums d'antiquité. Son esprit se développa, son style se forma. Il devint poëte.

Parmi les couvents de Berne se distinguait celui des dominicains. Ces moines étaient engagés dans une querelle grave avec les franciscains. Les dentiers maintenaient la conception immaculée de la Vierge, que les premiers niaient. Partout où ils portaient leurs pas, devant les riches autels qui décoraient leur église, et entre les douze colonnes qui en supportaient les voûtes, les dominicains ne pensaient qu'à humilier leurs rivaux. Ils remarquèrent la belle voix de Zwingle ; ils entendirent parler de son intelligence précoce, et pensant qu'il pourrait jeter de l'éclat sur leur ordre, ils s'efforcèrent de l'attirer à eux3 et l'invitèrent îi demeurer dans leur couvent jusqu'à l'époque où il pourrait y faire son noviciat. Tout l'avenir de Zwingle était menacé. L'amman de Wildhaus ayant appris les appâts auxquels les dominicains avaient recours, trembla pour l'innocence de son fils, et lui ordonna aussitôt de quitter Berne. Zwingle échappa ainsi à ces enceintes monastiques, dans lesquelles se précipita volontairement Luther. Ce qui se passa plus tard peut nous faire comprendre l'imminence du danger que Zwingle courut alors.

Une grande agitation régnait en 1507 dans la ville de Berne. Un jeune homme de Zurzach, nommé Jean Jetzer, s'étant présenté un jour à ce même couvent des dominicains, en avait été repoussé. Le pauvre garçon, désolé, était revenu à la charge, et tenant en main cinquante-trois florins et des étoffes de soie : « C'est tout ce que je possède, « avait-il dit, prenez-le et me recevez dans votre ordre. » 11 fut admis, le 6 janvier, parmi les frères lais. Mais dès la première nuit, un bruit qui se lit dans sa cellule le remplit de terreur. Il s'enfuit au couvent des chartreux, d'où il fut renvoyé à celui des dominicains.

La nuit suivante, veille de la fête de saint Matthias, de profonds soupirs le réveillèrent; il ouvrit les yeux, et découvrit près de son lit un grand fantôme blanc. « Je suis, « dit une voix sépulcrale, une âme échappée au feu du « purgatoire. » Le frère lai tremblant répondit : « Dieu te « sauve! moi je n'y puis rien ! » Alors l'esprit s'avança vers le pauvre frère, et, le saisissant par la gorge, lui reprocha avec indignation son refus. Jetzer plein d'effroi s'écria : « Que puis-je donc pour te sauver? » —Flagelle-toi pendant «huit jours jusqu'au sang, et demeure prosterné contre « terre dans la chapelle de Saint-Jean. » Ainsi répondit l'esprit, puis il disparut. Le frère lai confia cette apparition à son confesseur, prédicateur du couvent, et, d'après son conseil, se soumit à la discipline demandée. Bientôt on raconta dans toute la ville qu'une âme s'était adressée aux dominicains pour être délivrée du purgatoire. On abandonne les franciscains, et chacun accourt dans l'église, où l'on voit le saint homme prosterné contre terre. L'âme du purgatoire avait annoncé qu'elle reparaîtrait dans huit jours. La nuit fixée, elle apparut en effet, accompagnée de deux esprits qui la tourmentaient et qui faisaient entendre d'horribles gémissements. « Scot, dit-elle, Scot, inventeur de la « doctrine des franciscains sur la conception immaculée de la Vierge, est parmi ceux qui souffrent avec moi de « si vives douleurs. » A cette nouvelle, bientôt répandue dans Berne, les partisans des franciscains furent encore plus épouvantés. Mais l'âme en disparaissant avait annoncé la visite de la Vierge elle-même. En effet, au jour indiqué, le frère étonné vit apparaître Marie dans sa cellule. Il n'en pouvait croire ses yeux. Elle s'approcha avec bonté, lui remit trois larmes de Jésus, trois gouttes de son sang, un crucifix et une lettre adressée au pape Jules II, « qui, dit- « elle, était l'homme choisi de Dieu pour abolir la fête de « sa prétendue immaculée conception. » Puis, s'approchant encore davantage du lit où le frère était couché, elle lui annonça d'une voix solennelle qu'une grande grâce allait lui être faite, et lui perça la main d'un clou. Le frère lai poussa un horrible cri; mais Marie lui enveloppa la main d'un linge que son Fils, dit-elle, avait porté lors de la fuite en Egypte. Cette blessure ne suffisait pas; pour que la gloire des dominicains égalât celle des franciscains, Jetzer devait avoir les cinq blessures de Christ et de saint François aux mains, aux pieds et au côté. Les quatre autres lui furent faites; puis, après lui avoir donné un breuvage, on le plaça dans une salle tapissée de tableaux qui représentaient la passion du Seigneur, où il passa dans le jeune de longues journées, et où bientôt son imagination s'enflamma. Alors on commença à ouvrir de temps en temps les portes de cette salle au peuple, qui venait en foule contempler avec un dévot étonnement le frère aux cinq plaies, étendant les bras, penchant la tête, imitant par ses poses et ses gestes le crucifiement du Seigneur. Quelquefois, hors de lui-même, il écumait, il semblait rendre l'âme. «Il endure « la croix de Christ ! » murmurait-on autour de lui. La multitude, avide de miracles, remplissait sans cesse le couvent. Des hommes dignes d'une haute estime, Lupulus lui- même, le maître de Zwingle, étaient remplis de crainte, et les dominicains, du haut de la chaire, exaltaient la gloire dont Dieu couvrait leur ordre. Cet ordre avait senti depuis quelques années la nécessité d'humilier celui des franciscains et d'augmenter par des miracles le respect et la libéralité du peuple. On avait choisi pour théâtre de ces opérations Berne, « ville simple, rustique et « ignorante, » avait dit le sous-prieur de Berne au chapitre tenu à Wimpfen sur le Necker. Le prieur, le sous-prieur, le prédicateur et le pourvoyeur du couvent s'étaient chargés des principaux rôles, mais ils ne surent pas les jouer jusqu'à la fin. Une nouvelle apparition de Marie ayant eu lieu, Jetzer crut reconnaître la voix de son confesseur, et, l'ayant dit tout haut, Marie disparut. Elle se montra bientôt de nouveau pour censurer le frère incrédule. « Cette fois « c'est le prieur! » s'écria Jetzer, en se jetant en avant, un couteau à la main. La sainte lança un plat d'étain à la tête du pauvre frère et disparut encore.

Consternés de la découverte que Jetzer venait de faire, les dominicains cherchèrent à se débarrasser de lui par le poison. Il s'en aperçut, et s'étant enfui, révéla leur imposture. Ils firent bonne contenance et envoyèrent des députés à Rome. Le pape chargea son légat en Suisse et les évêques de Lausanne et de Sion de juger la chose. Les quatre dominicains convaincus furent condamnés à être brûlés vifs, et, le Ier mai 1309, ils furent consumés par les flammes en présence de plus de trente mille spectateurs. Cette affaire retentit dans toute l'Europe, et en dévoilant une des plus grandes plaies de l'Église, elle prépara la Réformation1.

Tels étaient les hommes aux mains desquels le jeune Ulric Zwingle échappa. Il avait étudié les lettres à Berne; maintenant il devait se livrer à la philosophie, et il se rendit à cet effet à Vienne en Autriche. Un jeune Saint-Gallois, Joachim Vadian, dont le génie promettait à la Suisse un savent et un homme d'État distingué ; Henri Loreti, du canton de Glaris, communément appelé Glaréan, et qui semblait devoir briller parmi les poètes; un jeune Souabe, Jean Hei gerlin, fils d'un forgeron et appelé à cause de cela Faber, d'un caractère souple, amateur des honneurs et de la gloire, et qui annonçait toutes les qualités d'un courtisan; tels étaient dans la capitale de l'Autriche les compagnons d'étude et de divertissement d'Ulric.

Zwingle revint en 1502 à Wildhaus; mais en revoyant ses montagnes, il sentit qu'il avait bu à la coupe de la science, et qu'il ne pouvait plus vivre au milieu des chants de ses frères et des bêlements de leurs troupeaux. Il avait dix-huit ans; il se rendit à Bâle1 pour y retrouver les lettres; et là, à la fois maître et disciple, il enseignait à l'école de Saint-Martin et étudiait à l'université; il put dès lors se passer des secours de son père. 11 prit, peu de temps après, le grade de maître ès arts. Un Alsacien nommé Capiton, qui avait neuf ans de plus que lui, y fut au nombre de ses meilleurs amis.

Zwingle se livra à l'étude de la théologie scolastique ; car, appelé à combattre un jour ses sophismes, il en devait explorer l'obscur labyrinthe. Mais on voyait souvent le joyeux étudiant des montagnes du Sentis secouer tout à coup cette poussière de l'école, et faisant succéder les jeux à ses philosophiques travaux, saisir le luth, ou la harpe, ou le violon, ou la flûte, ou le tympanon, ou le cornet à bouquin, ou le cor de chasse, en tirer des sons allègres, comme aux prairies de Lisighaus, faire retentir sa chambre ou la demeure de ses amis des airs de sa patrie, et y mêler les accents de sa voix. Il était pour la musique un véritable enfant du Tockenbourg, un maître entre tous2. Il jouait des instruments que nous avons nommés et d'autres encore. Plein d'enthousiasme pour cet art, il en répandit le goût dans l'université; non qu'il y cherchât la dissipation, mais parce qu'il aimait à délasser ainsi son esprit fatigué par les études sérieuses et à se mettre en état de retourner avec plus de zèle à de difficiles travaux1. Personne n'avait l'humeur plus gaie, un caractère plus aimable, une conversation plus attrayante2. C'était un arbre vigoureux des Alpes, se développant dans toute sa grâce et toute sa force, et qui, n'ayant point encore été émondé, jetait de tous côtés de robustes rameaux. Le moment devait venir où ces rameaux se tourneraient avec puissance vers le ciel.

Après avoir forcé l'entrée de la théologie scolastique, il ressortit de ses landes arides, fatigué, dégoûté, n'y ayant trouvé que des idées confuses, un vain babil, de la vaine gloire, de la barbarie, mais pas une idée saine de doctrine. « C'est une perte de temps, » dit-il; et il attendait.

Alors, c'était en novembre 1505, arriva à Bâle Thomas Wittembach, fils d'un bourgmestre de Bienne. Wittembach avait enseigné jusqu'alors à Tubingue, à côté de Reuchlin. Il était dans la force de l'âge, sincère, pieux, savant dans les arts libéraux, dans les mathématiques, dans la connaissance des saintes Écritures. Zwingle et toute la jeunesse académique se pressèrent aussitôt autour de lui. Une vie inconnue jusqu'alors animait ses discours, et des mots prophétiques s'échappaient de ses lèvres : « Le temps n'est pas « loin, disait-il, où la théologie scolastique sera abolie, et « l'ancienne doctrine de l'Église restaurée3... — La mort « du Christ, ajoute-t-il, est la seule rançon de nos âmes*. » Le cœur de Zwingle recevait avec avidité ces semences de la vie. C'était alors l'époque où les études classiques commençaient à remplacer partout la scolastique du moyen âge. Zwingle, comme ses maîtres et ses amis, se jeta dans cette voie nouvelle.

Parmi les étudiants qui suivaient avec le plus d'enthousiasme les leçons du nouveau docteur se trouvait un jeune homme de vingt-trois. ans, d'une petite stature, d'une apparence faible et maladive, mais dont le regard annonçait à la fois la douceur et l'intrépidité. C'était Léon Juda, fils d'un curé alsacien, et dont un oncle était mort à Rhodes sous l'étendard des chevaliers teutoniques, pour la défense de la chrétienté. Léon et Ulric s'étaient intimement liés. Léon jouait du tympanon et avait une fort belle voix. Souvent c'était dans sa chambre que se faisaient entendre les chants joyeux des jeunes amis des arts. Léon Juda devint plus tard le collègue de Zwingle, et la mort même ne put détruire une si sainte amitié.

La place de pasteur de Glaris devint alors vacante. Un jeune courtisan du pape, Henri Goldli, palefrenier de Sa Sainteté, et déjà revêtu de plusieurs bénéfices, accourut à Claris avec une lettre d'appointement du pontife. Mais les bergers glaronais, fiers de l'antiquité de leur race et de leurs [combats pour la liberté, n'étaient pas disposés à baisser la tête devant un parchemin de Rome. Wildhaus n'est pas loin de Glaris, et Wesen, dont l'oncle de Zwingle était curé, est le lieu où se tient le marché de ce peuple. La réputation du jeune maître ès arts de Bâle avait pénétré jusque dans ces montagnes. C'est lui que les Glaronais veulent avoir pour prêtre. Ils l'appellent en 1 306. Zwingle, consacré à Constance par l'évêque, fit son premier sermon à Rapperswil, lut sa première messe à Wildhaus le jour de la Saint-Michel, en présence de tous ses parents et des amis de sa famille, et arriva vers la fin de l'année à Glaris.