MERLE D'AUBIGNÉ - Histoire de la Réformation du seizième siècle (Tome II - Livre 8 - Chapitre 1)

De Calvinisme.

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Source unique de la Réformation - Traits particuliers - Besoin de réforme - Un chalet des Alpes - Une famille de prêtres - Le jeune Ulrich

Au moment où parut le décret de la diète de Worms, un mouvement toujours croissant commençait à ébranler les tranquilles vallées de la Suisse. Aux voix qui se faisaient entendre dans les plaines de la haute et de la basse Saxe répondaient, du sein des montagnes helvétiques, les voix énergiques de ses prêtres, de ses pâtres et des bourgeois de ses belliqueuses cités. Les partisans de Rome, saisis d'épouvante, s'écriaient qu'une vaste et terrible conjuration se formait partout dans l'Église contre l'Église. Les amis de l'Évangile, remplis de joie, disaient que, comme au printemps le souffle de la vie se fait sentir des rives de la mer jusqu'au sommet des monts, ainsi l'Esprit de Dieu fondait maintenant dans toute la chrétienté les glaces d'un long hiver, et recouvrait de verdure et de fleurs depuis les plus basses plaines jusqu'aux rochers les plus arides et les plus escarpés.

Ce ne fut pas l'Allemagne qui communiqua la lumière de la vérité à la Suisse, la Suisse à la France, la France à l'Angleterre : tous ces pays la reçurent de Dieu, de même que ce n'est pas une partie du monde qui transmet la lumière à l'autre, mais que le même globe éclatant la communique immédiatement à toute la terre. Infiniment élevé au-dessus des hommes, Christ, l'Orient d'en haut, fut à l'époque de la Réformation, comme à celle de l'établissement du christianisme, le feu divin d'où émana la vie du monde. Une seule est même doctrine s'établit tout à coup au seizième siècle, dans les foyers et dans les temples des peuples les plus lointains et les plus divers ; c'est que le même Esprit fut partout, produisant partout la même foi.

La Réformation de l'Allemagne et celle de la Suisse démontrent cette vérité. Zwingle ne communiqua pas avec Luther. Il y eut sans doute un lien entre ces deux hommes; mais il faut le chercher au-dessus de la terre. Celui qui du ciel donna la vérité à Luther, la donna à Zwingle. Ils communiquèrent par Dieu. « J'ai commencé à prêcher « l'Évangile, dit Zwingle, l'an de grâce 1316, c'est-à-dire « en un temps où le nom de Luther n'avait encore jamais « été prononcé dans nos contrées. Ce n'est pas de Luther « que j'ai appris la doctrine de Christ, c'est de la Parole de « Dieu. Si Luther prêche Christ, il fait ce que je fais, voilà « tout1. » Mais si les diverses réformations tinrent du même Esprit dont elles émanèrent toutes, une vaste unité, elles reçurent aussi certains traits particuliers des divers peuples au milieu desquels elles s'accomplirent.

Nous avons déjà esquissé l'état de la Suisse à 1’époque de la Réformation2. Nous n'ajouterons que peu de mots à ce que nous avons dit. En Allemagne le principe monarchique dominait, en Suisse le principe démocratique. En Allemagne la Réformation eut à lutter avec la volonté des princes, en Suisse avec la volonté du peuple. Une assemblée d'hommes, plus facilement entraînée qu’un seul, prend aussi des décisions plus promptes. La victoire sur la papauté, qui coûta des années au delà du Rhin., n'eut besoin, en deçà de ce fleuve, que de mois ou de jours.

En Allemagne, la personne de Luther s'élève imposante au milieu des populations saxonnes ; il semble être seul à attaquer le colosse romain; et partout où le combat se livre, nous découvrons de loin sur le champ de bataille cette haute stature. Luther est comme le monarque de la révolution qui s'opère. En Suisse, la lutte s'engage à la fois dans plusieurs cantons; il y a une confédération de réformateurs ; leur nombre nous étonne ; une tête s'élève sans doute au-dessus des autres, mais nul ne commande; c'est une magistrature républicaine, où tous se présentent avec des physionomies originales et des influences distinctes. C'est Wittembach, c'est Zwingle, c'est Capiton, c'est Haller, c'est QEcolampade; ce sont Oswald Myconins, Léon Juda, Farel, Calvin; c'est à Claris, à Bâle, à Zurich, à Berne, à Neuchâtel, à Genève, à Lucerne, à Schaffouse, à Appenzell, à Saint-Gall, dans les Grisons. Il n'y a dans la Réformation d'Allemagne qu'une scène, une et plane comme le pays. Mais en Suisse, la Réformation est divisée, comme la Suisse l'est elle-même par ses mille montagnes. Chaque vallée a pour ainsi dire son réveil, et chaque hauteur des Alpes ses clartés. Une époque lamentable avait commencé pour les Suisses depuis leurs exploits contre les dues de Bourgogne. L'Europe, qui avait appris à connaître la force de leurs bras, les avait sortis de leurs montagnes, et leur avait ravi leur indépendance, en les rendant dispensateurs, sur les champs de bataille, du sort de ses États. La main d'un Suisse brandissait l'épée contre la poitrine d'un Suisse aux plaines d'Italie et de France, et l'intrigue des étrangers remplissait de discordes et d'envie ces hautes vallées des Alpes, si longtemps le théâtre de la simplicité et de la paix. Attirés par le brillant de l'or, fils, journaliers, valets quittaient à la dérobée le chalet des pacages alpestres, pour courir sur les bords du Rhône ou du Pô. L'unité helvétique s'était rompue sous les pas lents des mulets chargés d'or. La Ré- formation, car dans la Suisse elle eut aussi un côté politique, se proposa de rétablir l'unité et les vertus antiques des cantons. Son premier cri fut pour que les Suisses déchirassent les filets perfides des étrangers, et s'embrassassent, dans une étroite union, au pied de la croix. Mais sa voix généreuse ne fut pas écoutée. Rome, accoutumée à acheter dans ces vallées le sang qu'elle versait pour accroître son pouvoir, se leva avec colère. Elle excita des Suisses contre d'autres Suisses; de nouvelles passions surgirent et déchirèrent le corps de la nation.

La Suisse avait besoin d'une réformation. Il y avait, il est vrai, chez les Helvétiens, une simplicité, une bonhomie, que les Italiens raffinés trouvaient ridicule ; mais en même temps ils passaient pour le peuple qui transgressait le plus habituellement les lois de la chasteté. Les astrologues l'attribuaient aux constellations1; les philosophes, à la force du tempérament de ces peuples indomptés; les moralistes, aux principes des Suisses, qui regardaient la ruse, le manque d'honnêteté, la calomnie, comme des péchés beaucoup plus graves que l'impureté2. Le mariage était interdit aux prêtres, mais il eût été difficile d'en trouver un qui vécût dans un vrai célibat. On leur demandait de se conduire, non chastement, mais prudemment. Ce fut un des premiers désordres contre lesquels s'éleva la Réformation. Il est temps de retracer les commencements de ce jour nouveau dans les vallées des Alpes. Vers le milieu du onzième siècle, deux solitaires s'avancèrent de Saint-Gall vers les montagnes qui sont au sud de cet ancien monastère, et arrivèrent dans une vallée déserte, d'environ dix lieues de long3. Au nord, les hautes montagnes du Sentis, le Sommerigkopf et le Vieux-Homme, séparent cette vallée du canton d'Appenzell; au sud, le Kuhfirsten avec ses sept têtes s'élève entre elle et le Wallensée, Sargans et les Grisons ; du côté de l'orient, la vallée s'ouvre aux rayons du soleil levant et découvre l'aspect magnifique des Alpes du Tyrol. Les deux solitaires, arrivés près de la source d'une petite rivière, la Thur, y bâtirent deux cellules. Peu à peu la vallée se peupla; sur la partie la plus élevée, à 2,010 pieds au-dessus du lac de Zurich, se forma, autour d'une église, un village nommé Wildkaus ou la maison sauvage, dont dépendent maintenant deux hameaux, Lisighaus ou la maison d'Elisabeth et Schœnenboden. Les fruits de la terre ne viennent plus sur ces hauteurs. Un tapis vert d'une fraîcheur alpestre recouvre toute la vallée, et s'élève sur les flânes des montagnes, au-dessus desquelles des masses d'énormes rochers portent vers le ciel leur sauvage grandeur.

A un quart de lieue de l'église, près de Lisighaus, à côté d'un sentier qui conduit dans les pacages au delà de la rivière, se trouve encore maintenant une maison isolée. La tradition rapporte que le bois nécessaire à sa construction fut jadis abattu sur la place même1. Tout indique qu'elle a été construite dans des temps reculés. Les murs sont minces; les fenêtres ont de petites vitres rondes; le toit est formé de bardeaux chargés de pierres pour empêcher que le vent ne les emporte. Devant la maison jaillit une source limpide.

Dans cette maison vivait, vers la fin du quinzième siècle, un homme nommé Zwingle, amman ou bailli de la commune. La famille des Zwingle ou Zwingli était ancienne et en grande estime parmi les habitants de ces montagnes1. Barthélemy, frère du bailli, d'abord curé de la paroisse et depuis 1487 doyen de Wesen, jouissait dans le pays d'une certaine célébrité1. La femme de l'amman de Wildhaus, Marguerite Meili, dont le frère, nommé Jean, fut plus tard abbé du couvent de Fischingenen Thurgovie, lui avait déjà donné deux fils, Heini et Klaus, lorsque le premier jour de l'an 148i, sept semaines après la naissance de Luther, un troisième fils, qui fut nommé Ulric, naquit dans ce solitaire chalet2. Cinq autres fils, Jean, Wolfgang, Barthélemy, Jacques, André, et une fille, Anna, vinrent encore enrichir cette famille alpestre. Personne dans la contrée n'était plus vénéré que l'amman Zwingle3. Son caractère, sa charge, ses nombreux enfants en faisaient le patriarche de ces montagnes. Il était berger ainsi que ses fils. A peine les premiers jours de mai venaient-ils faire épanouir les montagnes, que le père et les enfants partaient pour les pâturages avec leurs troupeaux, s'élevant peu à peu de station en station, et parvenant ainsi vers la fin de juillet aux sommités les plus élevées des Alpes. Alors ils commençaient à redescendre graduellement vers la vallée, et tout le peuple de Wildhaus rentrait en automne dans ses humbles cabanes. Quelquefois, durant l'été, les jeunes gens qui avaient dû rester dans les habitations, avides de l'air des montagnes, partaient en troupes pour les chalets, en unissant leurs voix aux mélodies de leurs instruments rustiques, car tous étaient musiciens. A leur arrivée sur les Alpes, les bergers les saluaient de loin de leurs cornets et de leurs chants, puis ils leur présentaient une collation de laitage ; ensuite la bande joyeuse, après des tours et des détours, redescendait dans la vallée au son de ses musettes. Ulric, dans son jeune âge, se joignit sans doute quelquefois à ces jeux. Il grandit au pied de ces rocs qui semblent éternels, et dont les cimes montrent les cieux. « J'ai souvent pensé, dit l'un de ses amis, que rapproché du ciel, -sur ces « sublimes hauteurs, il y contracta quelque chose de céleste et de divin1. »

Il y avait de longues soirées pendant l'hiver, dans les cabanes de Wildhaus. Alors le jeune Ulric écoutait près du foyer paternel les conversations du bailli et des anciens de la commune. Il entendait raconter comment les habitants de la vallée avaient gémi autrefois sous un joug très dur. Il tressaillait de joie avec les vieillards, à la pensée de l'indépendance que le Tockenbourg avait acquise, et que l'alliance avec les Suisses lui avait assurée. L'amour de la patrie s'allumait dans son cœur; la Suisse lui devenait chère, et si quelqu'un prononçait une parole défavorable aux confédérés, l'enfant se levait aussitôt et défendait leur cause avec chaleur2. Souvent encore on le voyait assis paisiblement, dans ces longues soirées, aux pieds de sa pieuse grand'mère; les yeux fixés sur elle, il écoutait ses pieux récits bibliques, ses dévotes légendes, et les recevait avec avidité dans son cœur.


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